Au passage(r)

Pour une  première visite au sujet de la maladie de Devic, je vous invite à commencer par le début et de remonter les articles dans ce chapitre car cette partie du blog est conçue sur le mode du roman. (Ce sera plus compréhensible)

 

 

 


Jeudi 25 septembre 2008 4 25 /09 /2008 17:04

 

Echo à l’ensorcellement du monde de mon ami Boris.

 

Tous les jours, nous le remplissons, tous les deux jours, je le vide. Ce matin, en répétant les gestes habituels, je me surpris à penser l’ensorcellement du lave-vaisselle pour parler de moi et de mon rapport au  monde.

 

A mes yeux, le lave- vaisselle est un produit de luxe, non indispensable, réservé à une minorité privilégiée d’humains. J’en fais partie, temporairement.

 Ce ne fut que chez certains autres plus aisés que je connus cet objet, dans ma jeunesse ; nous n’avions ni les moyens financiers, ni la place. Vivre perpétuellement dans des petits logements  limite les biens, les difficultés financières recentrent les intérêts en termes de besoins et quand les priorités quotidiennes sont d’avoir à manger dans l’assiette et de payer le loyer pour ne pas être expulsés, le lave- vaisselle est très, très loin des préoccupations.  Lassée de se priver, espérant y gagner un soulagement quotidien, ma  mère se décida à en acquérir un  quand nous emménageâmes dans un logement où la cuisine était plus grande il y a près de vingt cinq ans. Il a servi quelques temps et est tombé en panne très vite. L’appartement en question était insalubre et l’appareil a rouillé et moisi par le sol. Il est resté en place, vide et inutile plusieurs années jusqu’à ce qu’il fût relégué dans une casse. Argent jeté par les fenêtres. Il ne fut jamais remplacé.

 

Quand je m’installai, je n’avais rien et personne pour m’aider. Frigo, lave- linge, four, aspirateur, sommiers et matelas   s’ajoutèrent petit à petit selon les possibilités financières aux récupérations de ci de là. J’occupai déjà trois emplois pour avoir le petit plus permettant l’équipement sans prendre des dettes pour des années, traumatisée par les huissiers sonnant à la porte dans mon enfance.  Le lave- vaisselle ne me passa même pas par la tête.

Thatiane, une jeune brésilienne que j’ai hébergée quelques semaines m’aidait pour la vaisselle en me racontant que chez ses parents, à Sao Paulo, il y avait un lave- vaisselle jamais utilisé. «  Si je peux laver les casseroles, je peux très bien laver le reste aussi » me dit –elle dans son français hésitant. Je pense à elle chaque jour en lavant mes casseroles.

 

Quand je vins dans cette maison en compagnie de Stéphane, une vieille cuisine en formica de quarante ans était là, sans lave- vaisselle évidemment. Je refusai cette horreur et exigeai une autre cuisine envers et contre tous. Je tins tête et lentement, les éléments ringards et laids firent place à une cuisine en kit, façades en pin teintées comme le buffet de ma chère grand- mère…. Tous les éléments sauf le vieil évier trop bas. Je m’y cassai le dos à faire la vaisselle tous les jours, matin, midi et soir pendant deux ans. Aucune réaction malgré mes protestations et mes douleurs.  Finalement, la cuisine se termina avec un plan de travail uni et un évier à un seul bac (deux ans après les premiers éléments) «  parce que je vais acheter un lave- vaisselle ». Mouiai… Il trouva une machine en solde qui atterrit dans le garage, je continuai la vaisselle dans le petit bac en me prenant des remarques incessantes sur mes éclaboussures qui abimaient le plan de travail. « Super ! Je vais péter les plombs si ça continue » pensais-je. Et bloum, voilà que je tombai malade, troubles de la marche et de l’équilibre. Il me devint très difficile de tenir la maison, un certain se trouvait confronté à la gestion de la vaisselle dans le petit bac et le petit égouttoir quotidiennement. Comme par magie, le lave- vaisselle monta et fut installé. J’avais le sentiment qu’il était trop tard pour que je pusse en être satisfaite.

Un jour de juin 2006, je titubais dans la cuisine au matin et le lave- vaisselle clignotait signalant la fin du programme ; j’étais seule et enragée d’être si inutile et incapable, je ressentis le besoin de me prouver que je pouvais le vider, seule.  Je n’avais pas encore eu de bonne leçon en ces débuts de maladie et m’attelai à la tâche. Impossible de marcher sans me tenir, encore moins de marcher en tenant quelque chose par les deux mains. Je réussis à faire les assiettes, les couverts  péniblement et têtue, je ne m’écoutai pas. Soudain, je perdis l’équilibre et me sentis tomber. Pendant ces quelques secondes, je ne pensai qu’à poser ce que je tenais pour ne pas le casser et cherchai à me rattraper pour ne pas basculer sur la porte ouverte du lave- vaisselle tout neuf.  Rien à faire. Je tombai en plein me faisant affreusement mal. Et pourtant, je ne continuai qu’à me préoccuper du lave- vaisselle «  Qu’est- ce que je vais entendre! » j’en pleurai de rage et de désespoir, tapant du poing sur le sol. La porte était cassée et ne fermait plus.  Quand il rentra, je m’en pris, des reproches et des reproches. «  Qu’est- ce qu’y t’a pris ? On ne peut décidément rien avoir avec vous » Pfffff il redressa la porte et je ne m’en occupai plus.

Des mois après, il chahutait avec le fiston dans la cuisine pendant qu’il vidait les couverts du lave- vaisselle. Etienne riait en reculant pour s’échapper. Il se cogna et tomba sur la même porte. Je ne pouvais pas me lever mais ma première pensée fut de savoir s’il avait mal quelque part. Un certain se mit à hurler pour le lave- vaisselle avec la même remarque citée ci- dessus.  Exaspération et pleurs. Comment ne se soucier que des objets ?  re pfffff

 

Quotidiennement, le propriétaire du lave-vaisselle contrôle, inspecte,  sermonne et critique le rangement de la vaisselle dans les tiroirs. « Il faut rincer les assiettes avant de les mettre parce que je me tape toujours le nettoyage du filtre. » Nous en rions en ironisant «  La vaisselle doit être propre quand elle est mise dans le lave- vaisselle ». Bien mal nous en prit, un obsessionnel ne supporte pas les moqueries à ses obsessions et réagit très mal. Nous avons été maladroits dans l’ignorance. Le lave- vaisselle source perpétuelle de conflits où se rejouent les schémas  relationnels inconscients à soi et à l’autre.

 

Une petite panne à cause d’un os coincé dans le filtre, (tiens donc ?) nous contraignit à laver la vaisselle à la main. Je lavai, mon garçon essuyait et rangeait, nous discutions, nous riions. De beaux échanges occultant totalement la corvée de la vaisselle. J’en garde un souvenir lumineux… et la question du confort gagné avec le lave-vaisselle…

Est-il d’ailleurs écologique cet appareil ?  Un gros déchet en bout de vie, de l’électricité, de l’eau, des produits (aussi écologiques soient- ils, ça fait trois emballages supplémentaires). Pour gagner du confort et du temps. Et en faire quoi ?

Le lave- vaisselle est un objet, tout bonnement, rien de plus. J’y porte mes perceptions du monde comme avec tout ce qui m’entoure, terrain d’enjeux et de confrontation de visions du monde.  

 

Chez mon amie Babeth, il y a aussi un lave- vaisselle et il a un sens tout autre. Parce qu’elle en est fière, parce qu’elle a travaillé dur pour l’avoir, que c’est une victoire pour elle et une revanche sur les aléas de sa vie et celle de sa mère. J’aime son lave- vaisselle parce que je suis très fière d’elle.

 

Tous les jours, nous le remplissons, tous les deux jours, je le vide et j’ai écrit toute l’après midi sur lui.

 

Quand je quitterai cette maison, je n’emmènerai pas le lave- vaisselle et tant pis pour moi

Publié dans : Dévidoir et règlements de contes.
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