Au passage(r)

Pour une  première visite au sujet de la maladie de Devic, je vous invite à commencer par le début et de remonter les articles dans ce chapitre car cette partie du blog est conçue sur le mode du roman. (Ce sera plus compréhensible)

 

 

 


Mercredi 3 décembre 2008 3 03 /12 /2008 10:00

 Alors que je travaillais avec Marie sur le verticalisateur, des stagiaires kiné vinrent dire au revoir au plateau technique, l'une d'elles vint vers moi me saluer expressément. Elle me dit qu'elle était contente de rentrer chez elle mais qu'également, elle était triste de partir ; étonnée, je lui demandai pourquoi, elle me répondit spontanément : « Parce que je ne vous verrai plus et que je serai loin de vous ! ».  Je n'en ai pas cru mes oreilles. Pouvais- je marquer à ce point quelqu'un en si peu de  temps ? J'en ai croisé des kinés en ces mois de rééducation. Dans les cabinets, à l'hôpital, dans divers services, à domicile. Certains passent seulement, d'autres marquent.


Au cabinet, je travaillais seule forcément, j'étais assez autonome et exécutais les tâches qui m'étaient assignées en bavardant avec quelques compagnons de séances, sans plus.

Au domicile, il y eut Julie, une ancienne élève du lycée où j'avais travaillé comme pion pendant trois ans et demi, nous nous connaissions de vue. Elle prit grand soin de moi avec tendresse, délicatesse,  pudeur et intelligence. C'était un plaisir de se retrouver et d'échanger. Nous nous embrassâmes chaleureusement quand elle quitta le cabinet où elle n'était que remplaçante. Elle reste un doux souvenir, son sourire et sa voix sont gravés dans ma mémoire.

En neuro, je croisai ce jeune kiné dont le prénom m'échappe désespérément (Hervé ?). Taquin, il avait toujours une plaisanterie à la bouche pour détendre les patients. Il prenait grand soin d'Arlette, une femme incroyable, très attachante et drôle, handicapée par une attaque cérébrale .  Ils formaient une équipe pleine de complicité et de tendresse. Un jour, je le croisai en vêtements de ville, il me parut timide et effacé ; je compris en cet instant son humilité et la transfiguration qui s'opérait en lui quand il portait sa blouse de kiné. Il aimait son métier sincèrement et profondément.

En rééducation, hôpital de jour, il y eut Raphi. J'ai déjà parlé de lui au détour des récits, il a été mon compagnon sur cette route, dans la descente vertigineuse puis dans la reprise en pied de la vie.  Réservé, il ne manque pas d'humour et de générosité, il prend son temps pour voir à qui il a affaire. J'entends encore aujourd'hui son pas trainant, nonchalant et son beau sourire dans la voix. Nos conversations furent mémorables et riches, nous avions une communion d'âme évidente. Il me souleva, me porta, me supporta et me soulagea souvent de  ses gestes réfléchis et de ses paroles chaleureuses. Il illumine toujours mes souvenirs.  Il y eut Alain, le cadre kiné avec qui nous aimions tant palabrer des choses petites et grandes de la vie. Je n'oublierai jamais notre conversation avec  Elodie sur l'Espagne, le labyrinthe de Pan d'el Toro, la musique, les récits de la guerre civile, du franquisme, du retour au pays pendant les vacances dans l'enfance... Je revois son expression quand nous  écoutâmes une chanteuse espagnole  dans son bureau et qu'il racontait ses souvenirs, parlant espagnol avec Elodie alors que je n'y comprends rien. Bulle de bonheur partagée.  Il y eut Marie ; je ne remarquai pas son mètre quatre-vingt depuis mon fauteuil d'où tout bipède était immense. Elle fut là pour mobiliser mes membres au creux de la vague, elle fut là pour me remettre debout avec le verticalisateur, elle fut là quand je dus ré apprendre à m'asseoir, à me tourner, à faire mes transferts à me lever seule, ... et surtout, elle fut là quand je fis mes premiers pas entre deux barres soutenue de mes pauvre petits bras pas musclés. Avec elle, je remobilisais mon corps, je retrouvais mes centres d'équilibre, je me redressais .Elle s'étonna de mon opiniâtreté quand retombant de ma première tentative de mise sur pied avec déambulateur, je recommençai de moi- même l'exercice sans attendre de directive.  Elle s'étonna quand je la remerciai chaleureusement de me permettre de marcher à nouveau sur quelques misérables mètres avec le déambulateur. « Et bien vous, vous en voulez ! » Comment peut-il en être autrement si la chance est donnée de vivre debout? «  Vous au moins, on peut dire que vous êtes  reconnaissante». Ah bon ? Pourquoi ? Ce n'est pas normal ?  Oui, Marie fut là en ces instants, discrète, sérieuse et amusée de mes frasques, mots et réactions.

Enfin, il y eut une foule de stagiaires. Ces Allemands avec qui je ne pouvais communiquer et forcément très intéressés par mon cas « maladie rare ». Mes neuf ans d'étude de la langue ont réellement été d'une improductivité flagrante et je préfère en rire avec ce constat que je n'y comprends rien et suis incapable de faire une phrase correcte. Il y eut celui qui me découragea par sa conversation très technique avec Raphi ; heureusement, lui, il me sentit partir et rattrapa le coup avec une parole plus douce. C'est celui-là aussi qui vanta mon jeu de jambes, « Vous faites du ski ?- Non- Ah ben, vous devriez ! »    Hihihi.  Il y eut Mary, apparemment très froide et distante. Pourtant, sous la glace, se cachait une sensibilité particulière quand je pressentis en elle des blessures de la vie autour de la maladie de sa maman dont je ne sais rien. Il n'y avait pas lieu de poser de questions, nous avions un accord tacite muet. C'est elle qui demanda à avoir une photo de la mosaïque terminée et c'est elle qui laissa les premiers commentaires sur un début de blog ailleurs et resté sans suite pour des raisons techniques. Etrange échange que cette relation. Il y eut cette jeune femme dont j'ai ooublié le prénom. Née d'un père espagnol et d'une mère allemande, elle vivait en France et étudiait en Allemagne après avoir été prof de plongée dans les Galápagos et en Amérique du Sud. Son rêve était de travailler avec les dauphins en kiné et un jour, elle lâcha que c'était impossible. Je lui rétorquai que ce n' était pas plus impossible que de se retrouver prof de plongée aux Galápagos et en Amérique du Sud. Son sourire en cet instant fut le reflet de son illumination intérieure.


Je fus le cas à la descente fulgurante, leur cas d'étude avec une maladie rare que j'expliquais  systématiquement alors qu'ils me rangeaient catégorie sep,. Je devins leur cas «elastic girl » épuisant toutes leurs ressources dans les séances d'étirements que ma souplesse rendait épiques. Je devins leur fée des agrumes, inévitablement avec mes paroles ciselées, pertinentes, drôles ou fulgurantes. Quand j'en revois quelques uns au détour des visites, nous nous retrouvons comme quelques vieux amis avec fierté et complicité.

Publié dans : et la maladie de Devic
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