Au passage(r)

Pour une  première visite au sujet de la maladie de Devic, je vous invite à commencer par le début et de remonter les articles dans ce chapitre car cette partie du blog est conçue sur le mode du roman. (Ce sera plus compréhensible)

Lundi 15 décembre 2008 1 15 /12 /2008 13:16

Par une fin de matinée solitaire et d'attente, arriva une jeune femme brune à l'accent chantant du sud. Elle se présenta : Elodie, psychomotricienne. Envoyée par les médecins, elle s'assit à côté de mon lit et m'expliqua qu'elle venait en éclaireuse afin de trouver ce qui pouvait me convenir. N'ayant aucune idée de ce qu'était  la psychomotricité, je restai interdite. Psycho, bon d'accord, je vois. Motricité, aussi. Et les deux ensemble, ça donne quoi ? Elle m'expliqua simplement que c'était l'étude de l'interaction de l'un à l'autre. J'eus la sensation qu'une nouvelle fois, cette évidence s'affirmait : pas de corps sans psychisme, pas de psychisme sans corps. A nouveau, les circonstances me ramenaient à un recentrage total de mon être « Vas-y reprend- toi encore une bonne claque pour te remettre les idées en place. Â»  De toute façon, la souffrance physique  m'avait déjà bien fait réaliser  la vanité de l'esprit à se croire détaché des réalités matérielles. Comme je l'interrogeai sur le parcours des études, des écoles, des diplômes, des moyens concrets de cette discipline, elle me parla d'expériences qui m'emballèrent immédiatement : relaxation, méditation, massages, écoute de musique, yoga, taï chi... Autant de réjouissances auxquelles je m'intéressais depuis fort fort longtemps. Etant très limitée physiquement, elle m'interrogea sur mon rapport au corps en ces instants. Je lui dis que je souffrais constamment, qu'il me laissait du répit  uniquement dans le sommeil, m'endormant dans la souffrance, m'éveillant dans la souffrance. Omniprésente.

«  Vous ne vous souvenez plus alors de ce qu'est un corps qui ne souffre pas ? Â».

Non.

Nous convînmes de séances de massage des mains avec de la musique de relaxation.  Elodie remarqua  rayonnante que j'étais très ouverte, que cela se lisait sur mon visage. Elle était accoutumée aux personnes noyées par la souffrance, repliées, refusant de sortir des sentiers habituels de leur vie et là, elle trouvait une personne les bras grand ouverts à tous les possibles, sans apriori et confiante, impatiente d'apprendre et de découvrir. 

Je garde un souvenir radieux de notre premier échange.


Elle revint le lendemain avec son petit poste et mis cette musique relaxante que je ne connaissais pas. Elle m'expliqua qu'elle n'avait plus d'huile essentielle et travaillait avec de la Biafine. J'étais un peu déçue mais bon, ce n'était pas si important. Elle me massa les doigts, la main, le poignet, l'avant-bras, remontant au fur et à mesure. Elle m'avait expliqué qu'elle avait une façon toute personnelle de travailler, refusant de s'enfermer dans des carcans trop stricts, restreints afin de s'offrir tous les moyens d'avancer avec le patient. Comment pouvais- je avoir une idée de ce que c'était puisque je n'y connaissais rien ? Nous devisions de choses et d'autres avec un objectif pour elle certainement ; je me contentai de me laisser porter. Elle était si enjouée, brillante de toute sa générosité et de sa bonté, j'avais eu confiance en elle immédiatement.  Entre questions et réponses, nous naviguions de l'une à l'autre. La maladie, les études, Toulouse, l'Alsace, la famille, les amis, le corps et les pensées. Je lui parlai de mon incompréhension face à la maladie, des sentiments qui me traversaient, de la mort que je sentais toute proche... Nous n'avions aucun tabou. Nous parlions de nous, d'elle, de moi, de nos vies. Nous aimions les mêmes musiques, nous avions un regard commun sur le monde; nomades, nous nous somme trouvées sur des sentiers similaires. Elodie a été l'un des artisans essentiels de ma renaissance.


Grâce à elle, j'ai compris que je n'aimais pas la maison où je vis depuis quatre ans parce qu'elle me renvoie sans cesse à l'abandon dont je souffre depuis ma conception, j'ai compris que j'étais prisonnière de répétitions familiales sur au moins trois générations, j'ai compris en m'exclamant que je voulais VIVRE qu'il est nécessaire de vivre dans un premier temps pour ensuite exister et finalement être. J'ai compris surtout qu'il était temps pour moi de ne plus me contenter de survivre.

J'ai compris que j'avais passé ma vie à me fuir et à colmater des fuites dans le bâtiment fragile et branlant de mon existence, que je souffrais des autres, que je souffrais de mon histoire et de mes ancêtres, que je souffrais de moi- même. La maladie est arrivée en cataclysme,  cri suprême d'un corps et d'un psychisme qui n'en pouvaient plus.


Elle m'a prêtée  Michel Odoul, Dis moi où tu as mal et je te dirai pourquoi. Je ne sais pas trop quoi en penser, quelle est la part de fantasme et la part de réalité ? Certaines idées m'ont été très bénéfiques, résonnantes et productives, fertiles. Peu importe l'intellect.

Elle m'a prêté Aïe mes aïeux, d'Annette Ancelin Schützenberg pour trouver une voie dans la psycho généalogie, si lourde chez moi.

Elle s'est extasiée sur mon patchwork lumineux révélateur de la vie qui bouillonne  en moi. Les milles soleils de ma petite personne (ce qui explique les images choisies pour le blog, je le réalise désormais)

Grâce à Elodie, j'ai pu ouvrir les yeux sur moi, sur le reflet que m'en renvoyaient les autres. J'ai compris que j'étais quelqu'un, j'avais une valeur, j'étais vivante et humaine. Non cette forme infâme et insignifiante, non cette sous merde ballotée par la vie et les prisonniers de leurs chimères crachant leur propre détestation sur ma personne si mal aimée. Non cet être désespéré luttant contre des moulins à vent, incapable de voir que l'essentiel de la bataille était en lui. 


Elodie s'occupa de moi pendant les mois d'hospitalisation complète. Ce temps fut trop court à mon goût car elle a ouvert des champs immenses de réflexion et m'a permis de regarder là où un petit rien pouvait être désastreux insidieusement ; le voir enfin permettait de le déloger de ce rouage coincé ou détraqué. Le déplacer de quelque distance pour retrouver un roulement apaisé.


Grâce à Elodie, j'ai compris que recevoir est aussi important que donner. « A force de donner à tous, il n'y a plus rien pour vous. Savoir recevoir, c'est aussi savoir donner» La maladie ne serait- elle pas le signal d'alarme de ce vide devenu béant? Ainsi, j'ai pu débuter l'acceptation des bienfaits qui m'étaient offerts par tous ceux qui m'ont aimée alors que j'étais dans le dénuement le plus complet. J'ai appris le respect de moi-même. 

Elodie est celle qui m'a permis de voir dans la nuit tous ceux qui étaient là, vivants et morts, ceux qui me détruisaient parce qu'ils se détruisent eux-mêmes et ceux qui me nourrissaient depuis le passé, ceux qui me nourrissaient au présent.   

Grâce à elle, la terre était fertile pour porter les fruits de la psychanalyse. 

Grâce à elle, j'étais prête à recevoir tous les bienfaits que je n'avais pu voir avant la maladie.

Maladie sursaut de vie,  maladie déclencheuse de vie. De Devic à de vie, il n'y a qu'une lettre et un espace...


Elodie vit désormais en moi, ad vitam aeternam, génératrice de vie, génitrice de ma nouvelle vie. Explosion de la renaissance.

« Et vous verrez que vous ferez votre crise d'adolescence ! Â» affirma t- elle en m'expliquant que quand un humain descend très bas et en revient, il repasse toutes les étapes du développement.


Nouvelle vie, Elodie.

Publié dans : Dévidoir et règlements de contes.
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